70 ans ONU et UNESCO, 29 octobre 2015
Jean-Paul Lehners
Vers une culture de la paix


Permettez-moi d’abord de m’adresser à Monsieur le Maréchal de la Cour qui représente ce soir la cour grand ducale. Je vous prie de transmettre aux Altesses Royales nos remerciements sincères pour l’intérêt qu’elles portent à notre initiative et d’une manière générale à leur engagement sans faille pour les causes nobles des Nations Unies et l’UNESCO. 

L’UNESCO s’engage pour l’éducation, les sciences et les cultures. Dans ce contexte je suis heureux et fier de la prolongation du mandat de notre chaire UNESCO en droits de l’homme, comme le doyen l’a annoncé dans son intervention. Vous trouverez devant la porte d’entrée de la salle un petit article que j’ai rédigé sur les activités de la chaire pour la revue « nos cahiers ».

L’UNESCO au Luxembourg, c’est aussi la commission nationale pour l’UNESCO nouvellement constituée, le patrimoine mondial avec e.a. l’exposition « The Family of Man », la procession dansante, la ville de Luxembourg, le réseau des écoles associées de l’UNESCO avec tellement de réussites et de projets prometteurs.

Une présence active donc qui témoigne d’un engagement fort selon la devise non officielle de l’UNESCO contenue dans le préambule de l’acte constitutif :

« Les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix ».

Pourquoi tant de guerres ? Pourquoi est-ce qu’après chaque guerre résonne le cri de « Plus jamais la guerre ! Nie wieder Krieg ! » ? Et puis tout recommence !

Je ne vais pas m’attarder ce soir sur les origines des conflits et des guerres qui certes naissent dans les esprits, mais ont souvent aussi un caractère économique. Je vais par contre m’attarder un peu sur une vision idéaliste des comportements individuels.

Partons de l’idée que nous ne vivons qu’une seule fois ici sur terre, idée partagée, il me semble, par la plupart des cultures occidentales. La conséquence en est que nous devrions tout faire pour sauvegarder et ne pas mettre en danger cette vie unique.

Et comme nous ne vivons pas seuls, il faut aussi s’intéresser aux autres personnes vivant autour de nous ou bien plus loin, s’occuper aussi de l’état de notre planète, du changement climatique, respecter la nature. Si nous continuons ces réflexions, et je prends volontairement une vue pessimiste maintenant, nous savons qu’à la fin de notre vie il y aura inévitablement la mort à laquelle personne ne peut échapper. Notre corps disparaîtra, la planète disparaîtra aussi. A quoi bon alors être né ? Devant tant de misères sur notre terre, qui s’ajoutent à nos misères personnelles, quotidiennes, la tentation est grande de se dire :

Tout est vanité ! Pourquoi un monde existe-t-il, a-t-il été créé, si sa disparition est programmée ? Devons-nous alors maudire le moment de notre conception, comme les prophètes Job et Jérémie ?
Je m’arrête rapidement ici. Il y a au moins deux alternatives à cette vision pessimiste. Je laisse volontairement de côté les réponses que les religions donnent à cette question.
D’un côté notre existence nous permet de jouir des beautés de la vie, de la terre. Se promener dans une forêt d’automne sous le soleil, quelle merveille ! Admirer les réalisations culturelles dans le monde entier, quelle merveille ! Cependant, et je redeviens pessimiste, tout est périssable et si ce n’est par le travail du temps qui ronge, c’est par la barbarie de groupes terroristes que bien des chefs d’œuvres de l’humanité disparaissent malgré les efforts louables de l’UNESCO.

J’ai visité Palmyre en Syrie en toute tranquillité il y a quelques années ; vous comprenez donc facilement ce que je veux dire.

Et puis il y a une deuxième alternative, bien concrète et qui peut donner un sens à notre vie, si malgré tous nos efforts nous ne l’aurions pas trouvé: Aussi longtemps que des centaines d’enfants innocents meurent de faim chaque jour, aussi longtemps que des personnes doivent prendre la fuite, nous savons que nous devons réagir. Nous pouvons, nous devons sauver des vies humaines. La solidarité, à ne pas confondre avec la pitié, donne un sens à notre vie.

Prenons l’exemple des migrants : Accueillir les migrants par exemple va enrichir nos cultures, nous confronter à d’autres philosophies, d’autres religions, d’autres manières de vivre. « Du choc des idées jaillit la lumière » disaient nos anciens professeurs. Quelle chance s’ouvre à nous ! Mais ne soyons pas trop naïfs. Devant l’arrivée massive de réfugiés nous ne sommes malheureusement pas préparés, ni les uns ni les autres. Et nous devons tenir compte de la peur fondée ou non fondée de beaucoup de gens. 

Je salue l’initiative de notre Ministre de l’Education nationale pour demander aux enseignants retraités d’intervenir dans l’éducation des jeunes migrants. Il ne suffit cependant pas d’apprendre les langues et les mathématiques. Il faut aussi parler de citoyenneté, confronter les idées, créer des espaces de rencontres. Il faut un dialogue ou une alliance des civilisations, idée si chère à Monsieur Asselborn.
Et il faut s’attaquer aux causes de ces conflits, naturellement. Combien de temps allons-nous encore continuer par exemple à travailler ensemble avec ceux qui fournissent des armes, des drogues et de l’argent aux terroristes ?

Garantir le vivre ensemble, dans nos pays et au niveau mondial, cela devrait être la tâche primordiale de nos responsables politiques. Et aussi de la société civile, c’est-à-dire nous toutes et nous tous rassemblés dans cette salle.

Comment organiser ce vivre ensemble au niveau mondial, c’est le sujet de notre forum ce soir. Les experts en sciences politiques et en relations internationales ne sont pas d’accord sur l’organisation des systèmes d’Etats au niveau mondial.

Pour les uns, c’est l’anarchie qui est le modèle dominant, tandis que pour d’autres c’est une hiérarchie des systèmes qui est la norme. Si nous sommes dans la deuxième situation, et je tends à privilégier cette approche, nous nous trouvons actuellement, au moins depuis la seconde guerre mondiale, dans une phase d’hégémonie des Etats Unis, surtout après la fin de l’Union Soviétique.

Cette domination disparaîtra un jour, comme c’est le cas pour toutes les hégémonies, tous les empires. La Chine semble bien prête à prendre la relève dans à peu près deux décennies. Nous n’avons qu’à regarder de près le grand projet des nouvelles routes de la soie par terre et par mer qui fait référence à une expérience datant de plusieurs centaines d’années.

Toutes ces évolutions influencent naturellement le travail des Nations Unies.

Malgré tous les efforts louables des institutions internationales cependant, les inégalités continueront à exister, surtout dans le domaine économique et social. Et il est au moins curieux de constater que les droits de l’homme s’accordent bien avec ce système inégalitaire. Or c’est dans les inégalités que se trouvent les origines de nombreux conflits.

Nous n’aurons jamais la société parfaite, la paix perpétuelle et la justice pour toutes et pour tous. Le système économique dominant n’a pas réussi à éradiquer la misère, loin de là. La dignité de millions d’êtres humains est bafouée à chaque instant et nous oublions trop souvent que chaque être humain a la même dignité à partir de sa naissance ou même auparavant.

Cette dignité doit être respectée par un chacun et garantie par les gouvernements et les instances internationales. Quel beau programme pour nos dirigeants, mais aussi pour nous tous.
L’UNESCO s’engage pour ces buts nobles surtout par l’intermédiaire de l’éducation et des sciences.

Nous devons développer de nouvelles méthodes d’enseignement en engageant un dialogue permanent avec les élèves et les étudiants, fondé sur un savoir réfléchi. 

Nous devons aussi développer les sciences et encourager des projets de recherche qui contribuent à la paix, au développement, au vivre ensemble. Il est clair que cette recherche se fera dans le respect total de la liberté académique si chère et si souvent bafouée.

Le réseau « Scholars at Risk » s’engage pour les scientifiques du monde entier poursuivis ou menacés dans leur pays. Notre université ferait bien de se joindre d’une manière active à ce réseau.
Les chercheurs peuvent contribuer à la paix, par exemple s’intéresser aux possibilités de résolutions non violentes des conflits au lieu de développer des armes de plus en plus sophistiquées.

Nous devons aborder des sujets novateurs, comme l’a fait par exemple un de mes étudiants du programme de Master en droits de l’homme et démocratisation que nous organisons avec une quarantaine d’universités de l’Union européenne depuis une bonne quinzaine d’années maintenant. Florian Polsterer a étudié les effets de la militarisation sur le changement climatique et s’est intéressé à la fin de son travail à des projets concrets de résolution non violente des conflits.

L’éducation à la paix, à la justice, aux droits de l’homme doit être au moins transversale à chaque niveau d’enseignement, de la maternelle à l’enseignement universitaire.

J’aimerais ajouter pour terminer qu’au-delà de tous les savoirs, au-delà aussi de tous les soucis matériels il y a la quête du sens, d’une certaine spiritualité commune à tous les êtres humains, avec ou sans religion. La culture nous aide dans la recherche de cette spiritualité, elle permettra l’épanouissement de la personne humaine pourvu que les conditions nécessaires de survie soient réunies. Les Nations Unies et l’UNESCO peuvent nous aider à réaliser ces objectifs. Voilà pourquoi c’est à nous d’accompagner leurs travaux  avec une critique constructive et avec un engagement constant de citoyens responsables. Faisons-le avec raison et avec empathie.

Je vous remercie pour votre attention !